Le doctorat est, sans conteste, une aventure passionnante, une étape de notre parcours professionnel parfois difficile mais on ne peut plus enrichissante. Cependant, une fois la thèse brillamment défendue, 95% d’entre nous devrons nous tourner vers une carrière dans le privé. Il s’avère donc intéressant de prendre le pouls des entreprises en matière d’emploi des docteurs.
Comme lors de Doc-Career organisé à l’UCL en mai 2007, une nouvelle occasion s’est présentée à nous en février dernier, lors du Forum Entreprises organisé annuellement par l’AEES (cercle des étudiants de sciences appliquées) aux amphithéâtres de l’Europe. Nous avons en effet profité de cet événement qui rassemble une soixantaine de sociétés engageant principalement des ingénieurs civils, pour poser quelques questions aux représentants présents. Nous remercions d’ailleurs ceux qui nous ont accordé un peu de temps ainsi que les doctorants-enquêteurs d’un jour pour leur collaboration.

Vu la nature du Forum Entreprises, les secteurs d’activité des entreprises interrogées sont majoritairement scientifiques et techniques. Assez bien de sociétés de consultance et d’informatique mais également du domaine de la finance ont été sondées. Leur taille est assez variable : elles emploient de 30 à 80000 personnes, plus de 1000 pour 40% d’entre elles (multinationales, etc.), entre 100 et 1000 pour les 40% suivants et moins de 100 pour les autres (PME, etc.).

Les résultats de cette enquête ne doivent donc certainement pas être généralisés d’autant que l’échantillon est assez réduit (une trentaine d’interrogés). Ils ont cependant le mérite d’apporter certaines indications sur l’image des docteurs auprès du secteur privé – loin d’être aussi mauvaise que certains le prétendent – ainsi que des exemples concrets de la situation professionnelle de nos aînés. Voici donc quelques trucs et astuces qui nous intéresseront tous, y compris en sciences de la vie et en sciences humaines.

Situation de l’emploi des docteurs

Première bonne nouvelle pour nous : contrairement à certaines rumeurs, la grande majorité des entreprises interrogées engagent des docteurs (voir graphe ci-dessous). Un tiers d’entre elles en recherchent d’ailleurs spécifiquement.

Les autres entreprises ne font pas de différence a priori entre un docteur et un diplômé du deuxième cycle ; certaines d’entre elles ne pouvaient d’ailleurs pas nous dire la proportion de docteurs parmi leurs employés. Parmi les sociétés pouvant nous fournir des chiffres, presque deux tiers comptent entre 1 et 10% de docteurs parmi leurs employés, tandis qu’un quart en emploient moins de 1% et quelques-unes plus de 10%. Il faut noter tout de même que ces dernières sont majoritairement tournées vers la recherche (spin-offs, agence spatiale européenne), même si certains groupes de consultance s’intéressent également de près aux profils de docteurs.
Comme on peut s’y attendre vu le domaine d’activité des entreprises prises en compte dans cette enquête, elles emploient toutes des docteurs en sciences et techniques. Cependant, les sciences de la vie et les sciences humaines sont également représentées : par exemple certaines sociétés d’informatique emploient même des docteurs en psychologie !

Missions des docteurs

La plupart des docteurs engagés sont actifs en R&D et en gestion de projets.

Par contre, aucun docteur n’assure, apparemment, une mission de communication (mise en oeuvre des relations intérieures et extérieures) dans les entreprises sondées ; les capacités de communication sont souvent considérées comme un point faible des docteurs (cf. section suivante).

Dans beaucoup d’entreprises et en accord avec leur politique d’engagement, il n’y a que peu de différences entre les missions accordées à des docteurs et celles des diplômés de second cycle ; le docteur ne bénéficie d’aucun statut particulier dans les fonctions de supervision et gestion de projet. L’expertise des docteurs constitue par contre une plus-value spécifique pour les fonctions de conception/développement et, lorsque leur expérience le permet, à de hauts niveaux hiérarchiques comme responsables de département ou conseillers stratégiques.

Compétences des docteurs

Les entreprises interrogées ont répondu de manière assez diversifiée concernant les capacités et manquements spécifiques qu’elles observent chez les docteurs, ce qui paraît indiquer que la personnalité et le parcours individuels des docteurs est un facteur important à ce niveau. Certains points sont cités comme avantages par certaines sociétés et comme manquements par d’autres, et plus d’un quart des entreprises disent d’ailleurs explicitement qu’il n’y a pas de règle générale concernant les manquements spécifiques aux docteurs.

Le manquement le plus fréquemment relevé est la capacité de communication des docteurs. Cela serait lié tant aux difficultés de faire passer un message général sans se perdre dans la technique, qu’aux aspects plus directement relationnels ; plusieurs sociétés citent également plus spécifiquement la connaissance des langues. Les docteurs auraient également assez bien de difficultés à adopter un point de vue pragmatique, orienté résultat et rentabilité. Le manque d’expérience pratique est aussi relevé. Une société de recrutement nous prévient que le profil de docteur peut faire peur dans les PME, le poste brigué par ceux-ci étant souvent fort proche de celui du patron. Les autres critiques reprises sur le graphe paraissent moins significatives, étant donné qu’elles sont également citées du côté des qualités.

Parmi les points positifs observés chez les docteurs, leur expertise et leur capacité d’analyse approfondie de situations complexes sont, sans grande surprise, citées fréquemment. Beaucoup d’entreprises apprécient également, par ordre de fréquence décroissant, leur capacité d’évoluer rapidement et travailler de manière autonome ainsi que la rigueur dont ils font preuve et leur façon globale, conceptuelle de réfléchir. Les sociétés sont parfois heureusement surprises de découvrir ces talents de manière inattendue ; dans l’une d’elles par exemple, un docteur en mathématiques engagé pour un poste de contrôle qualité a rapidement gagné beaucoup de considération pour sa rigueur. D’autres qualités citées à l’occasion sont une intuition particulière, les possibilités de multidisciplinarité ainsi que l’interaction lors du travail d’équipe.

Conclusion et conseils pour les (futurs) docteurs voulant se diriger vers le monde des entreprises

Manifestement, les entreprises apprécient les docteurs pour leurs capacités même si beaucoup d’entre elles n’en recherchent pas explicitement au départ. Ces dernières se rendent souvent compte a posteriori de l’intérêt spécifique d’un docteur. Un conseil important à ce niveau, répété à plusieurs reprises lors de notre enquête, est qu’il faut être patient : en entreprise, valoriser son doctorat est un investissement à long terme plus qu’un niveau de compétence spécifique atteint dès le départ. Concernant la recherche d’emploi, l’accent est mis sur l’importance capitale des candidatures spontanées.

Les conseils suivants nous ont été donnés pour les (futurs) docteurs qui voudraient s’orienter vers le privé. Il est évident que certains sont valables plus généralement pour la recherche d’emploi ; néanmoins, il est bon de se rappeler que les entreprises elles-mêmes insistent sur ces points.

  • Etre ouvert à un emploi diversifié (Il est rare de trouver des offres d’emploi aussi focalisées que le travail de recherche académique.)
  • Etre flexible, mobile, pouvoir voyager
  • Veiller à pouvoir s’intégrer dans une équipe de travail, un environnement innovant et international
  • Postuler dans ses centres d’intérêt, être passionné par son futur emploi
  • Accumuler et insister sur l’expérience, maître-mot pour trouver un emploi
  • Faire preuve de sens économique, d’esprit commercial
  • Suivre des formations complémentaires, par exemple en finance, gestion, commerce, etc.
  • Accepter de poursuivre sa formation dans l’entreprise

La présentation du CV doit être adaptée aux attentes des entreprises. En général, elles s’écartent des intérêts académiques : pour valoriser sa thèse dans le privé, il est surtout important de faire sentir la valeur ajoutée des compétences acquises pour l’industrie. Cependant, dans certains cas où l’expertise du docteur est un critère important, un résumé de thèse plus explicite serait apprécié.

Pour ceux dont la situation et le domaine de recherche s’y prêtent et qui comptent se diriger ensuite vers le secteur privé, un doctorat en collaboration avec une entreprise, option encore peu répandue en Belgique par rapport à beaucoup d’autres pays occidentaux, paraît intéresser plus d’une société. Pour le doctorant, il est important d’établir des contacts avec le monde professionnel et d’être à l’écoute de leurs besoins déjà pendant le doctorat.

Perspectives

« Quoi de neuf, docteur ? » Pour le savoir, la rentrée des doctorants du 26 septembre prochain constituera notre prochain rendez-vous puisqu’elle réservera la part belle au thème de l’emploi des docteurs. Un des quatre workshops est en effet réservé à ce thème et accueillera des docteurs qui auront l’occasion de commenter les résultats de cette enquête pour leur organisation. Annonçons également d’ores-et-déjà le JobDay de BeABLE Sciences qui se tiendra à l’UCL le 17 octobre prochain.
Pour ceux qui ne veulent pas attendre jusque là, les résultats de Doc-Career sont toujours accessibles en ligne sur doctorat.be, une autre ressource précieuse en la matière. Nous vous invitons également à consulter le site de l’Association française Bernard Gregory (ABG), à vous rendre au Forum Entreprises et au BioForum qui se tiendront au printemps 2009 et à prendre contact chaque fois que c’est nécessaire avec l’antenne liégeoise de l’ABG qui est toujours de très bon conseil.

N’hésitez pas non plus à partager questions et commentaires à la suite de cet article, sur le forum du ReD ou par e-mail.

Version téléchargeable de l’enquête